Fabien PIO - « Vestiges du vent »

Publié le 15 Juin 2015

       Les espaces fréquentés dans ce recueil sont de ceux qui environnent le lecteur dès les premiers mots. Ne le quittent que longtemps après la fin du poème. Sans que le mot, jamais, retienne dans les filets du connu, ou l’exhibition de trouvailles. La maîtrise d’un lexique volontairement simple, économe, d’une écriture laissant aux mots leur lieu après l’encre – ou avant ; la conduite, discrète et sûre, de rythmes guidant les sens – au-delà des mots – d’une acuité à une autre, y sont pour beaucoup. Autant que l’étendue des questions déployées par l’évocation d’un « réel » avant tout sensible : l’évidence ici n’est qu’apparente ; l’apparence, fragment d’espaces enchevêtrés, insaisissables.

       Nuit, mer, corps, ciel, vent… : tout semble partir du connu. Y revenir. Mais ce mouvement s’opère aux lisières, bords extrêmes de l’être où naître et disparaître redeviennent indiscernables – créent cette chance qu’est l’indémêlable d’une forme.

       Nuit, mer, corps, ciel, vent… : formes offertes seulement pour ce qu’elles sont : des questions non résolues.

 

       Dire alors revient à frôler des abîmes. Dans ce recueil, c’est avant tout une aventure physique – jusque dans l’impalpable des disparitions. Fabien Pio s’y emploie avec une conscience aigüe de la fragilité des équilibres, une pudeur qui tient en respect la douleur, l’effroi face à une vie que les contingences du quotidien éloignent de son centre.

 

       A quel appel clair répondre ? à quelles évidences ?


       Anxiété, chagrin investissent l’espace qui sépare d’un « être-au-monde » trop souvent déserté, difficile à maintenir, manifesté par cela déjà – encore – qui manque. Fait défaut. Le poème interroge cette distance, chargé d’horizons, en arrière de l’œil, pulvérisés, sombrant.

 

       S’en remettre à « l’espace inépuisable du noir » ? au sans refuge des sommeils, de leurs mirages ? à « la promesse muette / d’une embrasure » ? Fuite, espérance, se valent. On les épouse tour à tour à travers ces textes qui revendiquent le doute comme intelligence ultime, animés d’un regard honnête sur le travail d'affadissement des heures, sur les lueurs que les «marais de l'enfance » semblaient porter, sur ce que nous laissons se dissoudre de nous-mêmes dans le fil des jours – l'irréconciliable de nos vies.


       Demeurerait – mais demeurer est un suspens – comme une promesse faite à soi-même, la disponibilité au « là où je ne suis rien ». L’affirmation d'un ailleurs proche, mais si rarement accessible, où le temps n'a pas la même densité, le même sens. « immobile dans la coulée… ». En cela « Vestiges du vent » pourrait étrangement faire penser à certaines « natures mortes » (disons : « still life ») où des fruits tavelés, des jouets couverts de poussière s’allient à la clarté d’un rayon de lumière. Y résonne la fraîcheur des matins. Troublante. Immédiate et lointaine.

 

 

 

 

("Vestiges du vent" est édité aux éditions Eclats d’encre (2015))
Fabien Pio est aussi photographe, et son site est ici : http://www.fabienpio.com/